«Tou n’a pas sanzé», aurait pu lui susurrer Julio Iglesias, si l’époque était encore aux talk-shows à paillettes animés par Guy Lux. A l’âge d’or de la variété française, les stars papotaient en tenue de gala, improvisant parfois des duos roucoulants. Nana Mouskouri, elle, était déjà là, chantant aux côtés de Julio et de bien d’autres. Elle aurait pu disparaître, comme tant de vedettes du temps des confettis. Mais non. A 80 ans, la voilà qui repart en tournée, malgré ses adieux en 2008. Avec ce look immuable, registre dans lequel seules rivalisent Mireille Mathieu et Chantal Goya.

L’avantage, c’est qu’on la reconnaît tout de suite quand elle arrive dans ce grand hôtel parisien où elle a ses habitudes. Cinq décennies sur scène et toujours les mêmes cheveux noirs, les mêmes lunettes rectangulaires. Avec un style pareil, ce n’était pas forcément gagné d’avance. D’ailleurs, la dame ne s’en cache pas : «Dans ma carrière, mon physique m’a valu bien des rejets.» Et de raconter comment, à ses débuts, en 1957, invitée à remplacer une chanteuse, portée pâle, sur un porte-avions américain amarré dans le port du Pirée, elle a vu le manager blêmir. Quoi, on lui envoyait cette fille un peu grosse et binocleuse pour détendre les boys ? «Mais dès que j’ai commencé à chanter, les marins m’ont acclamée !» se réjouit-elle.

Les lunettes, ce fut une bataille personnelle. Jamais, malgré les incessantes pressions, elle n’a accepté de les ôter. Pareil pour ce prénom, diminutif de Ioanna («Jeanne», en grec) que son premier producteur français trouvait ridicule. Pas question d’en changer. «C’est comme ça que m’appelait mon papa. Il ne m’appelait Ioanna que lorsqu’il était fâché», s’est-elle obstinée à répéter. Têtue, la petite Grecque émerveille très jeune son entourage. Sa voix cristalline est son sésame sur la route du succès. Il sera vertigineux, planétaire.

Avec 350 millions d’albums vendus, plus de 1 500 chansons interprétées en 15 langues, cette Nana-là n’a pas trop de souci à se faire pour ses points retraite. Aujourd’hui, elle vit entre Paris et la Suisse, où, selon Wikipédia, elle fait partie des 300 résidents les plus fortunés. Mais ne manque jamais de retourner en Grèce, dans sa maison de Vouliagmeni, une banlieue balnéaire d’Athènes. «J’ai quitté la Grèce à 26 ans, mais, en réalité, je n’en suis jamais partie», souligne cette Hellène-Helvète qui a fait plusieurs fois le tour du monde et parle six langues couramment. La Suisse ? «Ce n’est pas pour des raisons fiscales, assure-t-elle. La nurse, que j’avais trouvée pour mes enfants, était suisse et ne voulait pas vivre ailleurs. Je n’aurais pas su les élever sans elle», explique la chanteuse qui a épousé deux de ses producteurs. Ses enfants sont issus de sa première union avec le Grec Georges Petsilas. Sa fille rêvait d’être chanteuse mais n’a pu percer dans l’ombre d’une mère si célèbre. Son fils, lui, est devenu caméraman et s’est installé à Montréal. Remariée à André Chapelle, son actuel Pygmalion, la grand-mère octogénaire (trois petits-enfants) s’étonne encore de «cette vie inattendue».

On pourrait la cataloguer, un peu vite, en diva fleur bleue, perchée sur son nuage. Elle a obtenu son premier disque d’or, en Allemagne, avec une chanson interprétée dans la langue d’Angela Merkel : Weisse Rosen aus Athen(«roses blanches d’Athènes») et reste persuadée que «les Allemands adorent la Grèce», malgré la cure d’austérité qu’ils sont les premiers à vouloir imposer à son pays natal. Si la crise grecque la «révolte», elle ne dénonce pas les effets de la rigueur en cours. «Ça va peut-être s’arranger ?» risque-t-elle timidement.

Malgré son succès phénoménal, son manque d’assurance est flagrant. «Je doute de tout, j’ai du mal à porter des jugements», explique celle qui fut pourtant députée européenne pendant cinq ans, élue en 1994 sur la liste du parti conservateur grec de l’actuel Premier ministre, Antónis Samarás. Son passage à Bruxelles ne l’a pas convaincue. «J’ai été bien accueillie, sauf au sein de mon propre groupe», constate-t-elle. Confinée au rôle de figurante, elle se lie d’amitié avec Michel Rocard et Daniel Cohn-Bendit. Lequel lui lance un jour : «Eh bien Nana, on était de gauche et on est passé à droite ?» «Et toi, elle est où ta révolution ?» le taquine-t-elle, à son tour. En fait, elle ne se veut «ni de droite ni de gauche». Le monde actuel l’inquiète : devenu, justement, «trop clivant». Avant, à l’en croire, c’était plus relax. Elle se souvient notamment qu’en 1964, elle avait chanté devant la cour royale du Danemark avant de s’excuser de partir précipitamment, car on l’attendait à la Fête de l’Humanité.

Ses amitiés les plus marquantes sont à l’image de ce refus des étiquettes. Son vieil ami Bob Dylan, qui «s’exprime peu, mais parle comme un prophète», lui aurait ouvert les yeux sur «certaines réalités sociales». A ses débuts à Athènes, elle fréquente une bande d’intellos. Au milieu d’eux, trône une pasionaria grande gueule, Melina Mercouri, l’actrice devenue ministre de la Culture socialiste en 1981. Difficile d’imaginer la jeune fille sage côtoyant le peintre Tsarouchis, les poètes Ritsos et Gátsos, et toute cette bande de noctambules aussi brillants que sulfureux. «J’étais simple, pas prétentieuse. Ils m’ont adoptée», se justifie Nana. C’est ainsi qu’elle rencontre le célèbre compositeur Manos Hadjidakis, auteur des Enfants du Pirée et de la bande originale de Zorba le Grec. Il composera pour elle des «chansons magnifiques», dit-elle. Elle ajoute : «Tous ces gens m’ont inspirée ma vie durant.»

Mais sa vocation est bien antérieure. Elle remonte à l’enfance. «Petite, je chantais tout le temps», rappelle-t-elle. Dans le cinéma où son père est projectionniste, quand les lumières s’éteignent, la fillette timide monte sur scène pour interpréter Over the Rainbow la chanson phare de son film préféré, le Magicien d’Oz. Elle confesse : «J’ai d’abord chanté pour m’évader comme un petit oiseau.» Fuir un quotidien oppressant : celui de l’occupation nazie et de la guerre civile qui a suivi. Les cadavres dans la rue, la faim, la peur. Ces souvenirs la hantent encore et expliquent peut-être son attirance pour les chansons qui peignent la vie en rose. La sienne a connu d’autres difficultés. Bien après la guerre, le père adoré ruine la famille par passion du jeu. Pour vivre, Nana doit chanter dans des boîtes de nuit. Scandale ! Elle se fait virer du conservatoire. Mais sa voix lui ouvre d’autres portes. En 1964, elle débarque à Paris et devient la vedette grecque de la variété. Elle, qui avait raté l’Eurovision, voit le monde l’accueillir à bras ouverts. «Dans la vie, il y a toujours des hauts et des bas», soupire la chanteuse aux 3 000 disques d’or, de platine ou de diamant, qui précise : «Aujourd’hui, je vis dans une bulle, mais je regarde vers l’extérieur.»